1. Bertrand

 

 Cet article est un extrait du roman « Moi (ou pas)« 


L‘agence CIC de Lille-Nationale vient à peine d’ouvrir, l’horloge digitale du hall affiche d’ailleurs neuf heures sept. Cela n’empêche pas pour autant Bertrand Verdi, directeur de la ladite agence, de pleurer à chaudes larmes du haut de ses quarante-deux ans.

Rha, la vache, ça fait du bien.

Alors qu’il serre entre ses doigts fins la Carte Bleue de Madame Dasuumont, une veuve de trente ans son aînée, un silence impressionnant règne dans la banque que seuls troublent les sanglots de Bertrand. Ils poussent Françoise, une conseillère chevronée, à sortir de son bureau aux parois transparentes pour découvrir la scène, sur laquelle elle pose un regard sombre.

Installée derrière le comptoir de l’accueil, Sandra, sa jeune collègue, observe, visiblement inquiète, son directeur. Elle hésite, s’apprête à quitter son poste pour lui porter secours. Il faut dire qu’elle l’aime beaucoup, son directeur ; même s’il n’est pas beau, au sens « mannequin » du terme, elle le trouve tellement charmant avec ses petites pattes d’oies au coin des yeux, ses petites mèches grisonnantes sur le dessus et ses petites lunettes rondes. Il est toujours tiré à quatre épingles, son directeur, avec ses chemises toujours impeccablement repassées, ses costumes impeccablement taillés. Et ses yeux verts ! Elle s’y perd à chaque fois qu’il plonge son regard dans le sien. Elle se lève donc, Sandra, et fait un pas vers cet homme qui a visiblement besoin de son aide ; sa supérieure, la fameuse Françoise, l’arrête d’un simple froncement de sourcils. Elle se rassied, résignée.

Sur l’écran plat accroché au mur derrière elle, des images tournent en boucle. Jusqu’à aujourd’hui, Bertrand n’a jamais vraiment porté attention à ces images ; il ne sait même pas d’où elles proviennent, ni par je-ne-sais quel enchantement elles arrivent sur l’écran de son agence.

Qu’est-ce que j’en ai à foutre au final ?

Pourtant, son regard s’attarde sur l’écran : une haie d’honneur se forme sur les marches d’une église baignée de soleil. Des invités sur leur trente-et-un se pressent pour s’aligner et laisser passer un couple de jeunes mariés souriants qui s’élancent vers leur bonheur. Des pétales de roses s’envolent comme autant de petits feux d’artifice alors qu’apparaissent en bas de l’écran les mots : « Avec vous, tout au long de votre vie ».

Comme il est pourri, ce message !

Des morceaux de papier déchirés s’envolent à leur tour dans le bureau comme autant de confettis : sans même réfléchir, Bertrand a déchiqueté avec soin le document qui l’oblige à confisquer les moyens de paiement de la veuve. Dans un ultime sanglot de joie, il envoie une dernière poignée de papier vers le plafond. Les morceaux retombent en pluie autour de lui, comme au ralenti. En face de lui, toute menue et toute fripée, Madame Daumont le dévisage, figée dans l’incompréhension.

J’aimerais pouvoir mentir et dire que je sais ce que je fais, là, à ce moment précis.

Sans la quitter des yeux, Bertrand pousse de l’index la Carte Bleue et le chéquier à travers le bureau jusque devant elle. La veuve s’empresse de les ramasser, de les glisser dans son sac à mains et de se lever de sa chaise.

En vrai, dans ma tête, là, j’ai six ans.

Sans lui laisser le temps de réagir, Bertrand se lève à son tour et dans un seul magistral mouvement, il contourne son bureau, s’approche de la dame et la prend dans ses bras.

Et je n’en ai rien à foutre, mais alors, rien à carrer de quoi que ce soit.

Il est vachement agréable, ce câlin, d’ailleurs.

 

Après un temps qui semble interminable à la veuve, le directeur se décide enfin à la libérer de son étreinte. Il lui sourit et lui ouvre la porte de son bureau de verre. Ils traversent tous les deux le grand hall, sous les regards effarés des employés et des deux clients présents. Toute l’activité de la banque s’est en fait figée pour regarder passer le directeur aux yeux rougis qui, reniflant, raccompagne sa cliente jusqu’à la rue. Seule Françoise, la quadra engoncée dans son tailleur, reste insensible à la scène. Elle s’approche du comptoir et décroche un téléphone.

À la porte de l’agence, Bertrand regarde Madame Daumont s’éloigner en dodelinant sous la pluie, accrochée à son parapluie comme si sa vie en dépendait. Après un long moment, il se décide à revenir vers son bureau et croise le regard humide et empli d’admiration de la jeune Sandra. Elle lui tend une boite de Kleenex.

Oh, comme c’est gentil !

Il tente d’en prendre un, mais c’est tout le contenu de la boite qu’il extraie. Il remarque alors que toute l’agence, clients comme employés, a les yeux rivés sur lui. Soudain fort conscient de l’incongruité de la situation, il contemple sa main agrippant la masse de papiers et se reprend. Il parvient à ne garder qu’un Kleenex et reposer le reste, en vrac, dans les mains de la jeune femme.

Alors qu’il finit de se moucher, Françoise lui tend le combiné. Le directeur écoute quelques secondes ; à l’autre bout, quelqu’un hurle.

– Oui, Monsieur, je comprends, acquiesce-t-il.

Et merde.

Il se prend à faire une légère courbette.

– Bien, Monsieur. J’arrive.

Il rend le combiné à la quadragénaire sans vraiment la regarder, puis repart vers la porte de l’agence. Il la pousse et s’engage, sans aucune hésitation, en chemise, sous la pluie qui redouble d’intensité.

Derrière son comptoir, Sandra n’en revient toujours pas. Puis elle se reprend et s’en veut de ne pas lui avoir proposé un parapluie.

Ou au moins sa veste.


Bertrand est allongé sur un sofa, les cheveux mouillés, la chemise trempée, les yeux dans le vague.

– Elle ressemblait à ma tante, avoue-t-il.

– C’est pour ça que vous avez décidé d’être gentil avec elle ? questionne une voix derrière lui.

Derrière ? Non, il est sur la gauche, l’asticot, derrière son bureau en forme de poire.

– Non, finit par répondre Bertrand. Je déteste ma tante. C’est un être ignoble.

– Hum.

Un temps.

– Ça m’a juste fait du bien, de l’aider, cette femme.

L’autre se racle la gorge.

– C’est bien ce qui m’inquiète, Guillaume.

– Moi, c’est Bertrand, soupire-t-il en tournant le visage vers son interlocuteur.

Affalé dans son fauteuil trop grand pour lui, l’homme d’à peine trente ans inspecte le dossier posé devant lui, perplexe.

– Vous n’êtes pas le directeur de l’agence Vieux-Lille ?

– Pas du tout. Moi c’est Lille-Nationale.

L’homme soupire et referme le dossier.

– Ashika !!! hurle-t-il en direction de la porte.

Ça doit pas être facile tous les jours, DRH.

Entre une jeune femme indienne de petite taille. Elle vient se poster respectueusement devant le bureau du DRH qui lui balance le dossier.

– Ce n’est pas le bon. Branchez vos neurones, bordel !

La jeune femme sort à reculons sous le regard consterné de Bertrand.

L’asticot se tortille dans son fauteuil, inspecte ses ongles manucurés, semble passionné par leur vue.

– Dites, finit-il par lâcher après un long silence, ça vous arrive souvent de chialer à l’agence ?

Bertrand réfléchit un instant.

– Non, pas vraiment. Enfin, si, une fois, il y a pas longtemps.

 

Bertrand se tient debout derrière son bureau, à la banque. Posé devant lui est posé une tarte aux pommes ornée de deux bougies d’anniversaire formant le nombre 42. Les six employés de l’agence attendent en arc de cercle autour de lui qu’il se décide à les souffler. Il s’exécute alors que des larmes lui montent aux yeux.

Sandra, les yeux emplis d’admiration, de tendresse, lui tend, non sans appréhension, un petit cadeau rectangulaire qu’il ouvre : c’est un stylo plume. Des larmes coulent sur le visage de Bertrand. Sandra est à son tour submergée d’émotion ; les employés applaudissent courtoisement.

 

– Hum, lâche à nouveau le DRH, fasciné par l’ongle de son pouce gauche.

L’engagement de cet homme est fascinant.

– Vous allez rentrer chez vous, reprend l’asticot, me poser un RTT pour demain et reprendre votre poste samedi matin.

– Excusez-moi, se prend à dire Bertrand en s’asseyant, mais j’ai posé mon samedi.

– Ah bon ?

– Je me marie. Je n’ai pas eu de réponse de votre service, d’ailleurs.

L’asticot s’extirpe de son fauteuil et invite le directeur à rejoindre la porte.

– Et bien, marriez-vous, que voulez-vous que je vous dise ? Par contre, il va falloir prendre un peu sur vous, Guillaume.

– Bertrand.

– Vous ne pouvez pas rendre ses moyens de paiement à n’importe qui, comme ça, sous prétexte que ça vous fait du bien, vous comprenez ? Il y a des règles, mon vieux.

Il ouvre la porte derrière laquelle se trouve la jeune indienne qui lui tend un nouveau dossier.

– Trop tard, Ashika, trop tard… Encore une fois.

Le DRH lève exagérément les yeux au ciel avant de serrer mollement la main de Bertrand.

– Evitez aussi les petites sauteries pendant les heures de travail, les anniversaires, etc. Vous n’êtes pas là pour fraterniser avec vos subordonnés. Je m’en voudrais de devoir en référer au siège.

 

A suivre…