C’est quoi, cette famille ?

Il y a plus de vingt ans de cela, quand j’ai décidé un beau jour de décembre de traverser l’atlantique pour y passer trois mois, j’étais bien loin de me douter du profond effet qu’aurait sur moi ce voyage.

Déjà, je n’étais supposé être sur le sol américain que pour de longues vacances auprès d’un garçon que j’avais rencontré à Londres, six mois plus tôt ; un étudiant né à Détroit mais qui faisait des études dans une ville du Michigan au nom bizarre, Kalamazoo. Il m’avait fallu plonger dans un atlas pour découvrir où se trouvait cet état dont je n’avais jamais entendu parler — pas d’internet, ni de Wikipédia à cette époque-là. Aucune carte ne m’avait par contre permis de situer précisément cette ville exotique où j’allais rejoindre mon américain. Mais, probablement par inconscience, et parce qu’une année de droit à Caen avait fini de me dégoûter de la fac en France, je choisis donc de partir quatre-vingt dix longs jours, le maximum d’un visa touriste, en plein hiver, sans avoir la moindre idée de ce qui m’attendait sur place.

Rien ne laissait présager à l’époque que l’aventure aller durer bien plus longtemps. Je ne soupçonnais pas non plus les rencontres que j’allais faire ni à quel point elles m’affecteraient, me façonneraient, me révèleraient.

De nos jours, il est très fréquent de voir des étudiants partir à l’autre bout de la planète pour un an ou plus, pour valider une année ou un diplôme. Traverser la moitié du monde est devenu presque anodin, et c’est tant mieux. Le journal Courrier International détaille même dans un article que “préparer un diplôme dans un autre pays que le vôtre vous changera pour toujours” et que partir “est bon pour votre cerveau” car “outre l’acquisition de nouvelles qualifications, cela vous rendra plus ouvert, plus adaptable et augmentera votre agilité cognitive.” Ce n’est pas moi qui le dit, ce sont les scientifiques !

À mon époque — ok, ça y est, je parle comme ma grand-mère ! Au secours ! —

De mon temps — pire, c’est encore pire, comme expression !

En 1989 — on ne rit pas, les jeunes, dans le fond ! — en 1989, donc, partir comme ça, à 6 000 km de chez soi, s’avérait loin d’être anodin. Mais c’était aussi loin d’être habituel pour les gens du cru que de voir débouler un Frenchie en plein Midwest, au milieu de nulle part.

Mais au final, ce n’est pas tant la distance, le pays, ou l’état qui eurent le plus d’impact sur moi : ce fut de découvrir que dans ce pays, on pouvait non seulement étudier et recevoir un diplôme universitaire pour un métier autour du théâtre, mais que moi, le petit Frenchie sans moyens, on me donnait la chance unique de rejoindre les rangs de ces théâtreux. J’allais, moi, pouvoir apprendre à jouer la comédie, à chanter, à danser, à mettre en scène, à écrire !

Moi, le mec complexé par son physique pendant des années, victime pendant une grande partie de sa scolarité de ce qu’on appelle aujourd’hui le bullying, porteur de ce que je croyais être une anormalité, celle de préférer les garçons, moi, le mec que West Side Story faisait chialer, j’allais du jour au lendemain me révéler, découvrir que j’étais capable de jouer la comédie, chanter, danser, que personne n’en avait rien à faire de qui je préférais, ni d’où je venais : l’important, c’était que nous allions tous ensemble apprendre, grandir, créer et essayer d’atteindre l’excellence.

Oui, la route fut rude. J’ai dû beaucoup travailler face à des jeunes gens qui montaient sur scène depuis des années, chantaient en public depuis leur enfance. J’avais du retard à rattraper. Mais chacun m’apportait son soutien, son aide et je formais avec beaucoup des liens très forts.

Et surtout, j’avais pour la toute première fois de ma vie la certitude d’appartenir au bon groupe, d’être au bon endroit, au bon moment.

Pourquoi je vous raconte tout cela ?

J’aurais pu vous décrire en détails les lieux que nous avons visité ces derniers jours avec Cyril, le département de Théâtre de Western Michigan University où je suis monté pour la première fois sur scène, le Kalamazoo Civic Theatre où j’ai passé tous mes étés et bon nombre de soirées à jouer ou répéter un spectacle. J’aurais pu vous raconter les moments partagés, les retrouvailles avec les “vieux” amis, mais les mots semblent trop peu pour exprimer l’émotion de ces moments.

J’ai donc préféré vous expliquer comment j’ai (re)trouvé ici ma famille. Non pas celle de sang, qui fait bien sûr partie de moi et que j’aime. Non, ma famille de cœur, celle composée d’aliens comme moi, de gens qui voient la vie comme une histoire à raconter, une chanson à beugler, un rire à provoquer, des artistes tous aussi fous les uns que les autres, qui doutent aussi, se remettent en question pour repartir sur un coup de folie. Des gens courageux, talentueux, engagés.

Cette famille qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui et qui a laissé un tel vide que j’ai cherché par tous les moyens à la recomposer ailleurs, depuis.

C’est promis, dès que nous toucherons terre à Los Angeles, je reprendrai le cours normal de ces articles. Mais ce passage, ici, à Kalamazoo, ne pouvait se raconter autrement.

 

Janet and myself on the Kalamazoo Civic Theatre's stage

Janet and myself on the Kalamazoo Civic Theatre’s stage