Des bulles à grande vitesse

Tiens, le jeune couple d’asiatiques est encore de retour ce matin.

Qui sont-ils ou pourquoi sont-ils depuis une semaine au bar hors service de ce TGV vers Bruxelles Midi de 7h20 ? Difficile de le savoir : ils ne parlent pas français et restent plongés dans la bulle de leur conversation, grignotant avec une certaine ferveur gourmande des croissants industriels achetés en Gare de Lille Europe.

Si je suis le premier ce matin à m’être installé au bar, à me questionner sur ces nouveaux venus, je suis rejoint quelques minutes plus tard par les “habitués”, les “abonnés”, les “navetteurs” comme ils se sont surnommés par ce néologisme belge. Nous sommes 300 à faire le trajet dans le sens Lille-Bruxelles tandis que 200 de nos confrères font le trajet dans l’autre sens. Certains depuis plus de 10 ans.

Cela fait plus d’un an aujourd’hui que j’ai choisi de travailler à Bruxelles, un an que je fais des aller-retour quotidiens. Sur le papier, l’idée ne me déplaisait pas, au contraire. N’avions-nous pas quitté Paris et choisi justement Lille pour sa proximité des capitales française, britannique et belge ? Bénéficier de la douceur de vivre du Nord tout en s’ouvrant des possibilités professionnelles à l’international ? De plus, la durée du trajet n’excéderait pas une heure, porte à porte, ce qui resterait toujours plus court que la plupart de mes trajets parisiens. J’avais, au moment de signer mon contrat de travail, une confiance certaine dans la qualité des dessertes françaises, et à première vue, le service public belge ne me donnait pas de raison de douter de lui.

Un an plus tard, je me dois de tirer d’autres conclusions : prendre le train tous les matins et tous les soirs sur cette ligne, cela peut relever de l’exploit. En terme d’organisation, comme en terme de nerfs.

Pour un nouveau navetteur Bruxello-Lillois, cela commence par comprendre le fonctionnement de la ligne. Trois marques se partagent les horaires disponibles : TGV, Thalys et Eurostar. Même si la SNCF est actionnaire (majoritairement souvent) des trois opérateurs, leurs objectifs de rentabilité font mauvais ménage avec la notion de service public. Alors, oui, il existe un abonnement qui permet d’accéder à tous les trains (ouf), mais des quotas limitent le nombre de places disponibles aux abonnés. Bien évidemment, qui dit “Trains à Grande Vitesse” dit “réservation obligatoire”. Et là survient le premier exercice en zenitude auquel nous devons nous adonner, car ces fameuses réservations ne peuvent se faire… qu’aux guichets ! Pas question de passer par une application ou par les sites des marques, non, vous ferez la queue tous les jours, mon brave monsieur. Ou alors vous remplirez un A4 pour commander vos billets à l’avance pour le mois… sauf si vous prenez l’Eurostar, parce que là, “on ne peut rien vous réserver au-delà de la semaine, parce que vous comprenez, avec leur nouveau système de réservation, cela nous prend trop de temps et y a des gens qui attendent et qui payent plein pot, eux.”

Imaginez-vous donc que si, comme moi, il vous est compliqué de réserver vos trajets des semaines à l’avance, vous allez devoir passer faire un petit coucou tous les matins aux guichetiers, au demeurant tous fort sympathiques, surtout à l’heure où blanchit la campagne, pour pouvoir récupérer votre réservation et peut-être la place assise qui va avec — oui, si vous vous y prenez le matin même, vous avez de fortes probabilités de n’avoir qu’une résa et la chance de voyager debout. Ou sur un strapontin entre deux voitures. Personnellement, je préfère rester debout au bar, qui n’est pas ouvert à 7h20, mais qui réunit tout de même une petite douzaine de ces navetteurs.

Assez rapidement, vous apprenez à les reconnaître, ces compagnons de voyage à grande vitesse. Dès le premier départ de Lille en retard, le premier trajet fait en 55 minutes au lieu de 35, vous nouez, dans votre infortune, des liens avec eux. DIeu sait si les occasions d’échanger sur nos problématiques quotidiennes sont nombreuses !

Un conducteur qui se pointe avec une heure de retard, en taxi depuis Bruxelles. Un TGV pour lequel quelqu’un, quelque part dans un bureau, a oublié de prévoir un chef de bord et qui reste immobile en gare, sans que personne ne sache pourquoi parce que, figurez-vous, la seule personne autorisée à faire des annonces à bord est bien évidemment… le chef de bord. Des rames qui ne démarrent pas, ou pire qui ne pourront pas freiner et qu’on préfère ne pas lancer, encore heureux. Et puis des dizaines de minutes d’attente, tous les quatre matins, à cinquante mètres de l’arrivée parce que, avouons-le, la gestion du traffic en gare de Bruxelles Midi semble être gérée par un enfant de dix ans — pour preuve, les mots que j’entends le plus en flamand tous les jours sont : “Spor Verandering” qui veulent dire “Changement de quai” !

Au bout de quelques semaines à se croiser au bar, on se salue sur le quai, on se sourit quand on fait la queue au contrôle de sécurité obligatoire que nous inflige Eurostar, on compatit quand on tente désespérément de changer une réservation en dernière minute, on se remonte le moral autour d’un apéritif bien mérité dans le 19h07 parce qu’on s’est levé quatorze heures plus tôt et qu’avouons-le, cela fait de longues journées.

Le sujet de ce matin, en voiture bar, c’est la grève “en perles” annoncée pour avril qui inquiète le petit comite : rendez-vous compte ! Deux jours de grève par semaine entre avril et juin, et jamais les mêmes ! Si certains d’entre nous peuvent jongler avec le télétravail, c’est plus compliqué pour d’autres. Rapidement, la discussion oscille entre le sport, qu’on a peu le temps de pratiquer, les enfants qu’il deviendra difficile de gérer si Thalys annule comme prévu son train de 17h17, poussant la majorité d’entre nous à rentrer sur Lille avec le dernier train, celui du 19h17, qu’il ne faudra absolument pas rater, sous peine de rester coincé en Belgique, ou de se taper 1h45 en Intercités…

Heureusement, les discussions ne tournent pas uniquement autour de nos “problèmes de bobos” . Il est vrai que certains nous considèrent comme des nantis, des gens forcément bien payés avec des postes haut placés. Mais ce serait forcément réducteur ! Car il y a de tout, dans mes camarades : bien sûr, on trouve des fonctionnaires européens, des “tronches” de haut vol entre les mains desquels passent les règlements qui régissent de plus en plus nos vies au quotidien. Mais il y aussi Damien*, qui gère une pépinière de startups ; le jeune Florian, qui fabrique des effets spéciaux pour des films hollywoodiens et des séries télé, de celles qu’on se binge-watch sur Netflix ; Amélia, une quadra au parcours incroyable qui la mené d’un atelier de couture en Bulgarie à la gestion d”une équipe de Business Intelligence dans une Banque ; Matthieu, chef de projet digital qui fraye aussi dans la politique locale ; Justine, qui a fait de sa passion pour les livres son métier en travaillant pour un éditeur de bandes dessinées ; Irina, traductrice, dévoreuse elle aussi de romans, tout comme Charlotte qui travaille, elle, dans la mode ; Bertrand, avocat investi dans le caritatif ; une tripotée aussi de geeks qui bossent comme moi pour des grands sites…

Un an après avoir débuté ces aller-retour, je fais face, certes, à certains inconvénients liés aux transports en commun. Avec les retards qui s’accumulent, l’annulation programmée des Thalys et un accès restreint aux Eurostar, dont la desserte de Lille peut à tout moment s’arrêter, concilier vie professionnelle et vie familiale pourrait s’avérer de plus en plus difficile et les avantages que nous avions trouvés à nous installer sur Lille pourraient disparaître.

Cependant, pour rien au monde je ne reviendrais sur ma décision de “navetter” tous les jours. Oui, les opérateurs nous voient comme une nuisance. Oui, les journées sont longues, les trajets parfois chaotiques, souvent plus longs que prévus. Mais il arrive bien des matins ou des soirs où l’on se rend compte à contre-cœur qu’on est déjà arrivé à destination, qu’on aurait bien aimé poursuivre la conversation, creuser un peu la relation, partager encore un peu le plaisir de cette parenthèse suspendue entre maison et boulot, entre famille et collègues, cette bulle de connivence à grande vitesse. Ce n’est pas grave au final ; on se reverra ce soir autour de chips aux poix chiches et d’une bière locale, ou demain matin, les yeux bouffis, mais content de se réveiller ensemble.

(*)Les prénoms ont été changés pour garantir l’anonymat.