Dîner américain : mode d’emploi

 

Pour ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de diner sur le continent américain, je vais prendre quelques minutes pour expliquer en quoi l’expérience est différente de ce que nous connaissons en France. Je précise que je n’évoquerais pas ici l’aspect culinaire — nous sommes tous d’accord sur la supériorité évidente de notre cuisine nationale, même si nous ne sommes pas tous des Cyril Lignac…

Ce que je voulais évoquer est tout autre…

Dès que vous entrez dans un restaurant, vous êtes généralement accueilli par un grand sourire et un « Hi, how are you doing tonight ? », comme si vous étiez un habitué de l’endroit. En comparaison, il m’a souvent fallu plusieurs semaines à fréquenter un établissement pour que le personnel daigne me reconnaitre, voire même me dire bonjour… (Sans vouloir faire de mauvais esprit contre le service parisien, car certains établissements sortent du lot.)
Bref. Vous êtes à peine assis que votre serveur vient se présenter par son prénom, ce qui peut choquer la première fois. Je comprends que certains trouve également ceci trop familier ou surjoué. Mais ce dernier étant essentiellement payé au pourboire— qui devient globalement un PourVivre, il est indispensable pour lui de nouer un lien très rapidement.

Donc, votre serveur, que nous nommerons Mario (parce que c’était le nom de mon serveur ce soir et parce que je suis allé dans un restaurant italien), se présente, et tout en vous servant un large (XXL) verre d’eau, vous livre en vrac la liste des « Specials », comprendre les « plats du jour ». Puis il vous tend le menu aussi compliqué qu’une feuille de déclaration d’impôts et vous laisse seul devant l’immensité de la tâche à accomplir, à savoir choisir quoi commander.

Petite parenthèse technico-lexicale : chez nos amis Yankees, une « entrée » n’en est pas une, mais un plat dit de résistance. Si comme moi ce soir, vous avez vraiment faim et voulez débuter votre repas avec quelque chose de léger, c’est un « Apetizer » que vous commanderez.
Au vu de la trentaine de plats présents sur la carte, le choix est limite impossible. Vous finirez donc, comme moi, par choisir un peu au hasard votre plat principal. Satisfait d’avoir passé le cap douloureux du choix, vous attendez paisiblement Mario, inconscient de ce qui vous attend encore.

Car Mario revient avec votre Diet Coke (on ne fait pas dans le Light, ici, mais dans la Diète ou le régime) et son carnet pour prendre votre commande. Que vous annoncez fièrement et qu’il note consciencieusement avant de vous prendre en traitre et vous poser une batterie de questions, à savoir :
– la taille de votre Apetizer (entrée)
– si vous voulez du beurre ou de la margarine avec votre pain
– la cuisson de votre viande
– si vous préférez une soupe ou une salade avec votre Entrée (plat)

Et là vous vous dites que vous avez raté quelque chose… Et vous en concluez que ça doit être comme au restaurant japonais. Sauf que vous avez le choix (encore) entre une soupe ou une petite salade. Mario s’empresse de vous donner la liste des soupes du jour, mais vous vous dites que vu que vous avez commandé une entrée (Apetizer), mieux vaut la petite salade, histoire de garder de la place pour le plat (Entrée).
Mais Mario enchaine avec une autre liste, celle des sauces qui accompagneront ladite petite salade (encore un choix cornélien). Vous jetez l’éponge et choisissait la dernière sauce annoncée (comme elle sont annoncées généralement par ordre alphabétique, vous avez toutes les chances de vous retrouver avec une Thousand Islands — ne me demandez pas ce qu’il y a dedans, je n’en sais rien).

Vous avez à peine le temps de vous remettre que Mario revient avec le pain, le beurre et la petite salade, en l’occurrence, un mélange de laitue, croutons, tomates, concombres de la taille d’une large assiette creuse. Et vous demandez, en la voyant arriver devant vous accompagnée de sa sauce, s’il est encore temps d’annuler l’Apetizer (entrée). Ce qui n’est bien sur plus le cas.
Comme vous avez faim, vous attaquez la salade, découvrez le goût sucré de la Thousand Islands — pas désagréable du tout, et arrivez au bout du plat sans vous en rendre compte.

Vos couverts à peine posés, Mario vous débarrasse de votre assiette et de votre verre XXL de Coca Régime — que vous n’aviez pas fini. Vous vous dites que ce n’est pas grave, car vous avez à peine entamé votre verre d’eau XXL. Mais Mario revient avec votre entrée (Apetizer), qu’heureusement vous aviez commandé en taille Small, mais qui néanmoins fait la taille d’une assiette plate remplie à ras bord. Vous vous dites que vos aubergines grillées ont l’air excellentes mais qu’il va falloir peut-être ne pas les finir pour laisser un minimum de place pour votre Entrée (plat de résistance). Mario rapporte également votre verre de Régime Coca à nouveau rempli et vous trouvez ça fort sympathique mais inutile car vous ne vous voyez pas avaler un litre de coca tout seul.
Vous vous concentrez sur vos aubergines et vous appliquez à en laisser un bon tiers, ce qui attristera Mario à son retour. Mais il vous rassure en vous disant que vous allez apprécier votre plat. Vous commencez à légèrement suer et avalez du coca, histoire de vous rafraichir.

Mario vous rapporte enfin votre plat, dont la simple vue rempli le peu de place qui reste dans votre estomac. Il remarque que votre verre de truc à bulles n’est plus à un niveau respectable et s’applique donc à ne pas vous laisser dans cette situation et le rempli à nouveau.
Comme vous êtes quelqu’un de bien élevé, vous picorez votre assiette d’un air distrait tout en écoutant les conversations de vos voisins qui ne semblent pas être le moins choqués par la taille de leurs assiettes respectives.
Quelques vingt minutes et trois passages plus tard, Mario s’inquiète en vous débarrassant (un client non satisfait et un client qui ne laisse rien en partant…). Mais vous le rassurez et ce dernier croit de bon ton de vous proposer un dessert, que vous refusez promptement. Mario repart abattu et vous ramène la note.

Vous voilà maintenant obligé de vous attaquer à un calcul de pourcentage de tête. Car il est d’usage de laisser un minimum de 20% pour le PourVivre du jeune homme qui s’est si bien investi dans sa tâche.
Vous vous dites qu’autant calculer 25%, car c’est plus facile à faire de tête et qu’en plus, Mario sera content. Il repart donc avec votre carte de crédit — ne paniquez pas, il va juste la passer dans sa machine, car les cartes à puces n’ont bizarrement pas traversé l’Atlantique, et revenir avec. Vous signez le reçu et quittez le restaurant sous ses remerciements.

Et vous rentrez chez vous plus en roulant qu’en marchant… et avec une sérieuse envie d’uriner.