Dites, vous voulez bien me servir de psy ?

Bonjour vous. Je vous écris depuis le TGV de 7h32 qui m’emmène presque tous les matins de Lille vers Bruxelles. Pour une fois, je suis assis à la place qui m’est réservée, et pour une fois, en cette fin juillet, je n’ai personne assis à côté de moi. J’en profite donc pour mettre de côté mes travaux artistiques (j’occupe habituellement ces deux demi-heures de train aller/retour à travailler sur plusieurs projets cinématographiques et littéraires) pour me complaire dans un exercice plus… personnel. Histoire de planter un peu plus le décor, il fait un temps pourri ce matin, du genre 12°C, un ciel gris plombé et bas, une pluie froide de celles qui me dépriment d’habitude en février. Une excellente opportunité, donc, pour se regarder le nombril.

Dans quelques jours, je vais passer le cap des quarante-sept ans. Je sais, je ne les fais pas (merci Photoshop, les filtres Instagram et les kilos en trop). Je vais donc me retrouver un mardi matin à contempler les trois ans, soit mille quatre-vingt quinze jours, qui me sépareront de la barrière fatidique des cinquante balais. Je ne vous cacherai pas que j’ai des sentiments fort mitigés sur ce moment.
Je n’ai pas fêté mes quarante ans, pas forcément par choix, mais plus par circonstance : je venais de faire un joli petit « reset » sur l’ensemble de ma vie en quittant le mec avec qui je vivais et la Normandie natale qui m’avait accueilli pour une parenthèse champêtro-pluvieuse de cinq ans. Après avoir vendu la maison que Jean-Pierre Foucault m’avait permis d’acquérir, j’avais déboulé sur Paris une main devant, une main derrière, comme disait feu ma grand-mère paternelle, c’est-à-dire sans boulot, sans appartement, célibataire, évidemment, mais heureusement avec une poignée d’amis sur place. La tradition familiale voudrait qu’on ne célêbre uniquement que les « 0 » et les »5″. L’idée de réunir toute la smala et de devoir passer une journée entière à contempler l’étendue désertique qu’était ma vie à l’époque ne me réjouissait guère. Du coup, j’ai fait semblant de rien et c’est passé comme une lettre à la Poste — pas comme un recommandé ou un Colissimo, parce qu’avec ceux-là, par expérience, rien ne se passe jamais comme prévu. A croire que les mecs font exprès de faire comme si tu étais pas là le jour de la livraison de ta PS4 alors que tu as posé un RTT exprès pour ça… Bref, pas de grosse fiesta pour les quarante berges.

Et les quarante-cinq, me direz-vous ? Ah ben pareil ! Encore un joli tour de passe-passe. Nous venions de nous prendre une jolie déconvenue immobilière et ma grand-mère maternelle venait de nous quitter. Nous n’avions pas vraiment la tête à fêter nos anniversaires respectifs, avec mon cher et tendre.

Je ne sais pas si c’est le fait de ne pas avoir marqué le coup aux 40 ni aux 45, mais l’idée d’arriver à grands pas aux 47 me file donc ce matin le bourdon, voire me stresse un tantinet. Pas au point d’être victime de coliques néfretiques, d’insomnies chroniques ou de problèmes érectiles (si si, dans le magazine « Notre Temps », ils disent que ce sont tous des problèmes qui m’attendent bientôt !), mais ça me turlupine. Et comme je n’ai toujours pas trouvé de psy avec qui déverser mes angoisses autour d’une 50cl de Rince-Cochon, je me sers de vous comme réceptacle. Merci bien, ne changez rien, vous êtes parfaits.

Donc ma question existentielle du jour : vivez-vous le même paradoxe que moi ?

Visualisez-vous la fin de semaine dès le lundi matin ? Attendez-vous pas l’été dès le mois de janvier ? La prime de fin d’année dès le passage fatidique des impôts ? Ne rêvez-vous pas du soir dès votre première interminable réunion du matin ? Bref, ne vous projetez-vous pas, comme moi, toujours vers l’avant ?
C’est un peu comme si nous étions coincés en pré-adolescence, ce moment où nous avons compris qu’il nous faudrait attendre pour vivre comme bon nous semblerait. Qu’il fallait passer par une phase de « bof » pour enfin profiter d’un court moment de « bien ». Que cela viendrait « plus tard ».
On finit par se dire que c’est normal d’attendre ce « plus tard » où la vie est un chouya mieux. D’ailleurs, elle l’est : qu’il se passe en jogging devant Game of Thrones ou en vadrouille avec les potes, en tête à tête devant des petits plats ou en excursion en Italie, le week-end tient toujours plus ou moins ses promesses. Même avec des gosses qui hurlent, cela reste toujours plus ou moins « mieux » que le reste de la semaine et on l’attend avec une impatience non dissimulée, ce « plus tard », dans une sorte de communion quasi religieuse.

Le problème, c’est que ce « plus tard » nous donne la sensation que nous avons le temps.
Ne vous dites-vous pas que vous appèlerez cet ami un autre soir, parce que là, franchement, vous êtes trop crevé-e ? Que vous vous mettrez au sport demain ou la semaine prochaine ? Que vous chercherez un autre boulot quand vous aurez acheté une maison ? Ou que vous déménagerez quand vous aurez changé de boulot ? Que vous le quitterez quand les enfants seront grands ? Qu’on fera cette petite fête entre potes quand on arrivera à se caler une date ?
Seulement voilà, il arrive un moment où vous commencez à regarder derrière, à mesurer ce fameux temps passé, à vous dire que cela fait un an qu’on ne s’est pas vus, que cela fait six mois que vous vouliez partir, que les gosses ont déjà douze ans, que le boss vous pressurise depuis maintenant trois ans. Déjà ?
J’entends ceux qui diront que prendre son temps avant de décider quelque chose, c’est important. Je ne dirais pas le contraire.

Mais ce n’est pas le sujet de cet épanchement bloguesque.
Non, ce qui me taraude en ce lundi matin, c’est ce fameux paradoxe, cette impression que ma vie s’écoule trop rapidement et trop lentement à la fois. Que rien n’est jamais là assez tôt, mais que tout est passé trop vite. Voyez ce que je veux dire ?
Je ne pense pas que ce soit le fameux Démon de midi, non. Je te rassure, cher et tendre époux, je n’ai pas l’intention de choisir un modèle plus jeune et plus musclé que toi, de partir en Tesla trouver l’amour et le sens de la vie en Californie, dans une maison bleue accrochée à la colline, à deux pas de chez Tim Cook ou Elon Musk.
Rien de tout ça. Je me demande juste si je ne suis pas en train de passer à côte de certains moments, des trucs simples, juste parce que je me demande encore ce que je serais quand je serais grand. Comme s’il fallait « arriver » quelque part, mais que je n’avais pas vraiment pas eu le temps de regarder le paysage.

Vous voyez ce que je veux dire ?

Du coup (c’est vraiment devenu un tic de langage, cette expression !), du coup, disais-je, vu qu’à compter du 8 août, je vais disposer de 1095 jours à contempler, je me disais que vous, oui vous, vous auriez quelques trucs et astuces, quelques « Life Tips » à me balancer pour pouvoir en profiter, de chacun de ces jours. Histoire que j’ai de quoi me réjouir avant de passer du côté obscur de la Force, avant d’atterrir en terre inconnue, celle où règnent incontinence, monte-escaliers Stana, aides auditives et autres croisières avec Hervé Villard… avant d’esquiver la grosse fiesta des 50 ans, quoi.

Allez-y, balancez vos idées dans le commentaires ! Et vous me direz combien je vous dois, docteur.