En chemin

À l’heure où j’écris ces lignes, tu t’apprêtes probablement à dîner dans ta famille d’accueil. Je t’imagine assis à table, entouré d’une tripotée d’autres gamins, quelque chose de bruyant, mais tout de même joyeux. Tu ne participes pas à la conversation qui anime tes frères et sœurs de circonstance. Je te vois silencieux, avec une bonne bouille et des cheveux bouclés, le regard illuminé par une question qui te taraude et dont tu cherches la réponse dans le vide. Pour moi, tu es un garçon — ne me demande pas pourquoi, je n’en sais rien ; d’ailleurs, nous n’avons pas émis de souhait particulier à ton encontre, juste sur ton âge, ce qui fait que tu as entre 6 et 11 ans.

Tu riras probablement en lisant ces lignes un jour, et moi avec, surtout si tu es en fait une fille aux cheveux raides aussi bavarde que je peux l’être le matin !

Je sais que l’exercice auquel je m’adonne reste conventionnel ; combien de lettres à l’enfant qui va naître ont-elles été écrites avant la mienne, combien de futurs parents ont-ils couché avant moi leurs rêves, leurs angoisses et leurs confidences sur le papier ou via un clavier ? Peu m’importe : ton histoire est unique, la mienne également et celle que nous allons écrire à trois avec Cyril le sera encore plus encore.

Pour commencer, je dois de te prévenir que nous sommes au taquet ! La maison est prête, ou presque, à t’accueillir ; nous aussi, ou presque. Tous ceux qui nous côtoient t’attendent aussi de pied ferme. Si, si, je t’assure, ils se demandent déjà comment tu vas les appeler et tentent de s’arroger le nom de « Tonton » ! Bon, à l’heure qu’il est, nous ne sommes même pas encore certains d’avoir le droit de t’accueillir, mais cela ne nous empêche pas pour autant de t’attendre.

Il faut que je t’explique…

En février, soit il y a six mois désormais, nous avons rempli un dossier assez complet que nous avons envoyé aux autorités compétentes du département. Même cette étape reste essentiellement administrative, elle fut empreinte de beaucoup d’émotion ; elle marquait le début, l’officialisation d’une démarche qui, quelqu’en fut l’issue, nous marquerait, nous changerait, nous façonnerait en tant que couple et en tant que famille.

Bien évidemment, l’histoire de ton arrivée n’a pas vraiment commencé par un vulgaire amas de paperasses. Il y eut de nombreuses discussions autour de l’idée, beaucoup d’aller-retours dans ma tête face à la conviction inébranlable de Cyril. Pas que je n’aie pas eu envie à l’époque de me lancer, non… J’avais simplement les choquottes. Ne pas être à la hauteur, ne pas être prêt, tout ça…

Puis il y eut l’histoire avec un Grand H sous la forme du combat d’une ministre venue de l’outre-mer pour nous donner la possibilité de nous marier. Je fis ma demande en bonne et due forme un lundi soir, juste avant Top Chef et ce qui devait arriver arriva. Un samedi matin d’août, de très bonne heure et entourés d’une poignée de proches que tu auras vite l’occasion de recontrer, nous avons échangé un « oui » dans un moment qui nous avait semblé inimaginable un an auparavant. Une ultime émotion vint s’ajouter à ce dernier : celle de recevoir un Livret de Famille, ce document qui officialisait la naissance d’une nouvelle entité ; je dois l’avouer, le recevoir me prit vraiment par surprise.
Enfin, il y eut cette condition que j’imposais : celle de disposer d’un toit qui nous appartiendrait et sous lequel nous pourrions écrire notre nouvelle histoire. Mai 2016, check ! Nous voici installés. Un petit incident sous la forme d’un coude brisé, un voyage de trois semaines aux États-Unis et la nécessité pour moi de changer de travail ont retardé un chouya le lancement officiel de ton arrivée.

Le dossier fut donc lancé en février.
Ont suivi deux rendez-vous médicaux obligatoires mais néanmoins… surréalistes, il faut bien l’admettre. Le premier eut lieu assez rapidement chez un médecin généraliste de ville que nous ne connaissions pas (c’est la règle) et qui nous recut à 7h45 du matin. La consultation nous laissa perplexes, perdus quelque part entre hilarité et consternation. Avec autant d’entrain que le médecin militaire qui m’avait « ausculté » avant mon service national, le vieux praticien nous fit passer quelques examens rudimentaires dignes des années cinquante. Puis, alors que nous rédigions un joli chèque de 70€ (pour 15 minutes de consultation) et que nous apprêtions déjà à partir, il se souvint de nous demander nonchalamment si nous n’avions pas, par hasard, le cancer ou le SIDA.
– Euh, non…
– Ah, et vous pesez combien au fait ?

Le second rendez-vous médical obligatoire nous emmena dans le cabinet d’un professeur émeritus, docteur en psychiatrie qui eut la bonté de nous recevoir pour un entretien commun de trente minutes, et ce, avec dix de retard sur l’horaire convenu — tu ne me connais pas encore, mais tu découvriras vite combien le retard à tendance à me briser les… à me courir sur le haricot.
Ce brave homme nous reçut donc pour une consultation expresse de vingt-minutes durant laquelle nous dûmes, à tour de rôle, raconter la version Reader Digest de nos vies respectives alors qu’il hochait régulièrement la tête de manière entendue. Il prit alors une longue inspiration, fronça les sourcils et se tortilla sur son siège :
– Vu la situation, annonça-t-il enfin cérémonieusement, je me dois de vous poser une certaine question à laquelle je ne peux m’extraire.
Cyril et moi avons échangé un regard paniqué. Le temps s’étira et nous restâmes suspendus à ses lèvres pincées, nos esprits tentant, tant bien que mal, d’imaginer la teneur de cette questions si fatidique…
– Comment, finit-il par lâcher, comment l’enfant vous appèlera-t-il respectivementv vu que…
… nous sommes deux hommes.

L’incongruité du moment me prit par surprise, et moi, le spécialiste de l’impro et de la répartie à deux balles, me retrouvais dans l’incapacité de répondre. Cyril reprit la balle au bond et expliqua avec une incroyable aisance, que nous avions longuement discuté lui et moi de cette question — ce qui était archi-faux — et qu’au vu de mes expériences et accointances anglo-saxonnes, l’enfant m’appellerait « Daddy » et lui « Papa ». Le psychiatre acquiesça et nous annonça la fin de la consultation.
(Certains de nos amis se sont empressés depuis de nous suggérer tout un tas de petits noms que nous aurions pu lui proposer. La palme revient à Fred qui nous conseilla « Jacky et Michel »)
Alors que Cyril remplissait un joli chèque de 150 balles cette fois, le vieux, tel son collègue généraliste, reprit une dernière fois la parole :
– Dites-moi, vous ne souffrez pas de problèmes spécifiques, paranoïa, schizophrénie, etc ?

Tu comprends donc pourquoi je qualifiais plus haut ces deux rendez-vous de « surréalistes ». Il me faut quand même rendre à César ce qui lui appartient : ce brave psychiatre a tout de même trouver le moyen de nous rédiger un rapport de deux pages fort élogieux à notre égard, document crucial dans le dossier que nous constituons, et nous l’en remercions.

La seconde étape de cette aventure, nous la craignions particulièrement, Cyril en arrivait même à en faire des cauchemars : la visite des travailleurs sociaux. Même si l’époque des enquêtes de moralité où l’on interroge tout l’entourage, les voisins, etc, est révolue, il n’en reste pas moins que des inconnus allaient débouler chez nous et nous juger, nous et notre cadre de vie.

La première des cinq visites qui s’enchaîneraient nous ôta immédiatement toute inquiétude. Avec le recul, je considère désormais les deux femmes qui frappèrent ce matin-là à notre porte pour la première fois comme les bonnes fées, les marraines qui se penchèrent sur notre projet pour le mener à bien. Bien loin de juger qui ou quoi que ce soit, ces deux charmantes personnes eurent la charge de dresser un portrait le plus précis, le plus ressemblant possible de qui nous sommes, de qui nous serons en tant que famille. Avec toute la bienveillance, l’humour et la perspicacité qui les caractérisent, elles discutèrent de longues heures avec nous et nous aidèrent à nous raconter et à définir ce projet, à aller au fond de ce que toute cette aventure allait représenter pour nous comme changements, comme investissement et comme risques, comme richesse et comme inconnu.

A l’heure où je t’écris ces lignes, nous allons encore retrouver une dernière fois ces bonnes fées. Nous relirons ensemble le rapport qu’elles ont la charge de rédiger et mettrons un point final à ce dossier. Restera un dernier rendez-vous avec un psychologue de département — il en est ainsi puisque tu as plus de six ans — et notre dossier pourra passer devant la commission en septembre ou au plus tard en octobre.
Je sais pertinemment que rien est joué. Nous n’avons pas encore l’agrément et le jour où nous le recevrons, s’il nous est accordé, nous ne serons qu’au début du chemin. Cet agrément n’est de toute façon pas un « droit à l’enfant » et nous ne te choisirons pas. C’est nous qui devront correspondre à ton histoire, ton caractère et tes besoins. Rien d’ailleurs ne dit que nous pourrions correspondre à un enfant.
Pourtant, j’ai l’intime conviction depuis quelques semaines que tu existes et que tu arriveras bien plus vite que prévu. Je sens un imperceptible changement dans l’énergie qui m’entoure. Je vois déjà très clairement ta place se dessiner dans notre quotidien.

Alors ne fixe pas trop longtemps le vide. Ne te pose pas trop de questions. Ce n’est pas de ton âge de toute façon. Laisse ton imagination vagabonder et sache que nous sommes déjà en route vers toi.