Faire sa trace

Chacun d’entre nous avait une image précise dans la tête de ce à quoi pouvait ressembler ce voyage au Nord du Canada. Pour Matthieu, il s’agissait d’une marche dans la forêt en raquettes qui mènerait dans une cabane perdue au milieu de nulle part. En ce samedi matin, c’est l’expérience que Lionel, mon frère et son amie Charlotte avaient décidé de nous faire vivre.

 

Lac_Warren_1La première étape indispensable de ce périple fut d’alimenter nos corps de futurs trappeurs d’un petit-déjeuner riche en calories (de toute façon, le gras, c’est la vie !), servi chez Sagamie, une chaîne de stations essence qui proposent un service de restauration façon routier. Fèves au lard, cretons (une sorte de rillette), bacon, saucisses, jambon grillé, œufs et tartines grassement beurrées accompagnent quelques discrètes petites patates.

 

Lac_Warren_2Nous partîmes, rassasiés, que dis-je, prêts à exploser, en voiture, de l’autre côté du Fjord, vers Sainte-Rose-du-Nord, à presqu’une heure de route de Chicoutimi. Nous fumes bien surpris de voir Lionel se garer au bord de la route, au beau milieu de nulle part, et nous indiquer de descendre de notre véhicule. Ordre fut donné de chausser les raquettes et ne de pas traîner avant de se mettre en route, le froid se voulant particulièrement piquant quand on reste inactif par -25°.

Guidés par Vakhtang, un ami Géorgien de Lionel, Québécois d’adoption depuis 10 ans, nous nous sommes élancés dans la forêt… sur un sentier dont aucune trace n’existait ailleurs que dans la tête de notre guide. Lac_Warren_14En effet, sans aucun passage depuis plus de trois semaines et suite aux lourdes chutes de neige, c’est sur presque deux mètres de neige dont soixante bons centimètres de poudreuse que nous progressons désormais.
Il faut donc faire notre propre trace, une opération particulièrement fatiguante pour qui ouvre la marche. Nous sillonnons entre les arbres, chacun de nos pas nous enfonçant un peu plus loin vers l’inconnu. Difficile de montrer sur les photos la densité de la forêt de conifères, ou d’illustrer le silence assourdissant, le froid glacial sur nos visages ou encore ce ressenti étrange de perte de repère.
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Nous montons vers le sommet, chacun d’entre nous prenant la tête à tour de rôle pour ouvrir la piste. Les raquettes s’enfoncent d’une bonne dizaine de centimètres, même quand le chemin a été parcouru par les personnes qui vous précédent. Pour celui qui se trouve en tête, l’effort demandé est soutenu et la neige atteint souvent le niveau de la taille.
Après une bonne heure de marche et deux kilomètres et demi de parcours, dont un quart en descente vers la vallée, nous débouchons sur une vue incroyable : le lac à Warren, bien évidemment gelé, vierge de toute trace et étincelant dans un soleil bleuté. C’est au bord de ce lac, caché au milieu des sapins que se dresse le campement de Vakhtang et ses amis chasseurs, pêcheurs, trappeurs. Installé sur le territoire de l’ours, dont la présence se fait plus que sentir dès le printemps, cette cabane nous accueille pour une pause de deux heures, durant laquelle nous nous blottissons autour du poêle à bois qui arrive vaillamment à faire monter la temperature du lieu à +10° ! Un vrai sauna !
Lac_Warren_36Vakhtang nous raconte comment ce lieu est utilisé toute l’année, partage ses histoires de pêche, ses techniques de chasse de l’orignal… Nous dégustons ce moment privilégié avant de repartir sur le lac pour une ballade que nous aurions aimé faire durer. Rarement je n’ai ressenti une telle communion avec un lieu. Malgré le froid, le lac nous offrit une sensation de paix, de grandeur et d’élévation. À regret, nous avons dû nous résigner à reprendre le chemin du retour, repartant dans la forêt pour une nouvelle heure et demie de marche.
Aucun circuit touristique n’aurait pu nous offrir des moments aussi authentiques que ceux que nous avons vécus au cœur de cette forêt sauvage. Nous en sommes infiniment reconnaissants à Lionel, Charlotte et particulièrement à Vakhtang, de nous avoir offert cette expérience inoubliable.