J’ai quelque chose à vous dire

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J’ai une nouvelle pour vous. Enfin, ce n’est pas vraiment une nouvelle, plus une annonce. Parce que la nouvelle, la vraie, si elle a lieu d’être, je risque de ne pas vous en faire part avant cinq ans.

Je sais, ça fait plutôt long comme teasing, mais je n’y peux pas grand chose, c’est comme ça, il va falloir faire avec ! Rassurez-vous cependant, je compte bien vous narrer toutes les étapes, embûches et rebondissements que cette nouvelle aventure va indéniablement mettre sur notre chemin. Je ne vous épargnerai aucun détail, aucune erreur et bien évidemment aucun cliché — encore une fois, je n’y peux rien, ma vie en est remplie. La votre aussi, j’en suis certain.

Pour comprendre le sens, l’importance de cette nouvelle qui n’en est pas encore une, il faut répartir un peu en arrière.

Jingle Flashback, séquence Émotions.

J’ai grandi dans les années 70 — oui, ça remonte, pas de commentaire désobligeant, je vous prie — dans une ville de Normandie connue grâce à Jacques Demy mais dont le nom, merci à lui, reste à jamais associé à la pluie : Cherbourg. À l’époque, la région qui vivait de pommes et d’eau fraîche, ou plutôt de Marine Nationale et de constructions navales, commençait également à vibrer au rythme des chantiers des centrales nucléaires à venir — oui, on est tous flous la nuit, depuis, dans le Nord-Cotentin, et on pêche des crevettes d’un mètre de long au large de Flamanville…

Alors que les bulldozers déchiquetaient irrémédiablement la côte de la Hague pour y construire ces cathédrales de béton au destin atomique, Cherbourg n’était pour moi qu’une petite bourgade portuaire, une impasse, le terminus du train venant de Paris. Au-delà, la mer de la Manche que je scrutais désespérément depuis le port en espérant voir apparaître les côtes anglaises et pourquoi pas, l’Amérique ! Je ne risquais pas de voir grand chose, évidemment.

Ce bras de mer, que les Anglais s’approprient par le nom, représentait cependant pour moi la seule évasion possible, un sentiment de liberté potentielle face à l’immensité et l’inconnu. Je m’imaginais partir et disparaître, au loin, pour vivre de nouvelles aventures, à des années-lumière de mon quotidien de l’époque.

Même si je n’avais probablement pas encore compris, et encore moins accepté ma différence et l’impact que cela aurait sur ma vie et mon entourage, je n’arrivais pas à me projeter dans quoi que ce soit de traditionnel et encore moins là, dans cette ville tellement coincée aux entournures. Quoi ? Vieillir ici ? Se marier, acheter une maison, faire des gosses comme tout le monde et les voir grandir ici, fréquenter les mêmes écoles que moi, arpenter les mêmes quatre rues commerçantes que moi tandis que j’attends tranquillement de passer l’arme à gauche ? Très peu pour moi. Non pas que, sous un certain angle, la vie à Cherbourg ne fut pas douce ou que je dénigrasse celles et ceux qui avaient fait ces choix, non. La notion même de rester toute sa vie au même endroit me faisait le même effet que de m’imaginer dans une boîte, six pieds sous terre. Véridique.

Quand mon “goût prononcé” pour les hommes se confirma, l’idée de vivre une vie “normale”, où qu’elle soit, sembla s’éloigner ad vitam æternam. Ce fut donc sans regarder derrière moi que je quittais tout d’abord la Normandie, puis la France, persuadé que ma vie ne ressemblerait jamais à celle de mes parents. Enfin, à celle qu’ils avaient eu avant leur divorce. Quoique, vu le taux de couples qui divorçaient autour de moi, mener une vie “normale” aurait probablement intégré un divorce quelques années après l’achat du pavillon.

Retour à la case départ

Et puis, Mister Karma est venu me botter le cul quelques quinze ans plus tard. Un concours de circonstances, des choix peu éclairés, d’autres plus conscients et je me retrouvais de retour en Normandie, d’abord, propriétaire ensuite d’une maison à retaper — c’était la mode à l’époque, de se prendre pour Valérie Damidot — et vivant en couple. Ne manquait plus que le mariage et les gosses. Heureusement pour moi, la loi française ne permettait pas le premier, et pour le second, de toute façon, je n’en avais aucune envie.

Je me rappelle fort bien vers 35 ans, me rendre compte que mon père m’avait eu à 23 et que même avec 12 ans de plus, je ne me sentais mais alors absolument pas prêt à porter une telle responsabilité. J’étais bien trop largué, bien trop encore enfant dans ma tête, incapable de prendre des décisions pour moi qui fassent sens, accumulant les erreurs, alors un enfant ?

J’en avait touché deux mots à mon père, d’ailleurs, et lui avais verbalisé mon admiration. Il avait balayé l’idée d’un “C’était différent, à l’époque”. Il n’avait pas tort. Les gens de ma génération semblaient ne pas vouloir se poser, ni procréer, comme victimes d’un complexe de Peter Pan. Je généralise, évidemment, je projette mes propres peurs sur mes semblables.

Bref. L’histoire de la petite maison en Normandie prit fin au bout de trois ans ; je repris le chemin d’une vie parisienne beaucoup plus palpitante à mes yeux, partageant mes journées entre le boulot et… le boulot, en gros, à nouveau convaincu qu’une petite vie rangée ne me correspondait définitivement pas. À moi le monde merveilleux de la publicité, l’enivrante spirale des projets digitaux, des soirées passées à l’agence, à finir à l’arrache un projet devant un bout de pizza froide ! Fort de cette conviction, je me persuadais à nouveau qu’on ne m’y prendrait plus.

Je ne sais pas ce qui régit les règles du destin, mais il s’y est prit différemment, cette fois-ci, pour me prouver que j’avais peut-être tort. Que la “normalité” que je fuyais avait peut-être du bon.

Une rencontre décisive un 2 janvier avec un certain Cyril, un ras-le-bol de la frénésie parisienne et une loi Taubira plus tard, me voici, dix ans après la Normandie, à nouveau en province, marié, et propriétaire d’une maison. Elle n’est pas dans la prairie, la taille de la ville n’est heureusement pas la même et la décision qui nous y a menés fut tout à fait consciente, mûrement réfléchie, je dirais même.

Ai-je l’impression d’être casé, coincé entre quatre planches ? Bien évidemment, non. J’ai grandi, heureusement. Je suis serein face à ce que certains appel un processus de nidification. Cela ne nous empêche cependant pas de rêver à deux, ni de considérer que rien n’est jamais joué et que nous pouvons, à tout moment, faire nos valises et repartir ailleurs, construire quelque chose de différent à l’autre bout du monde si l’envie nous en prend.

Pourquoi vous dire tout ceci ?

Pourquoi cette longue, très longue narration, ce flashback interminable ?

Simplement parce que ce que j’ai à vous annoncer, cette nouvelle histoire que je vais commencer à vous raconter et qui risque de durer cinq ans pourra en surprendre certains. Elle pourra même provoquer des questionnements, des débats, voire même rencontrer une farouche opposition.

Cyril et moi n’avons jamais eu de velléités à avoir une descendance qui serait de notre sang. Par contre, nous portons en nous la volonté de transmettre des valeurs et d’accompagner un enfant, de lui donner un toit, de le préparer du mieux possible à la vie qui l’attend, de lui donner les moyens de l’affronter.

Nous avons donc choisi d’envoyer, comme la loi l’exige, une demande auprès du Président de Conseil Général pour recevoir un dossier de demande d’agrément pour adopter.

La route sera probablement longue. Il faudra déjà compter neuf mois pour avoir l’avis de la commission. Et si, par bonheur, nous étions agréés, nous ne serions qu’au début du chemin.

Maintenant que nous avons la maison, les situations qui vont avec, le livret de famille remis par l’adjoint au Maire le jour de notre mariage et la certitude d’être prêts, nous ne pouvons nous engager dans cette démarche que remplis d’espoir.

Certes, nous ne résidons pas dans la prairie des Ingalls, certes nous ne serons probablement pas parfaits, mais nous ferons de notre mieux. Et surtout, nous sommes prêts.

La demande est partie. Nous attendons donc le dossier en retour. Je vous raconterai prochainement la suite de cette nouvelle aventure…

 

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