Winter is NOT coming

Il y a huit ans, j’avais passé la nuit devant ma télévision, victime d’un suspens électoral insoutenable et voulant assister en direct à un moment historique. Une part de moi pensait que l’impossible était réalisable, que l’Amérique pouvait grandir et élire pour la première fois une personne de couleur à la Maison Blanche.

Bien évidemment, mes attentes allaient politiquement au-delà du symbole et j’aurais croisé les doigts pour le candidat démocrate quelle que fut sa couleur de peau, question de principes. Mais pour bien connaître ce pays, pour y avoir vécu, pour savoir combien la question raciale était ancrée dans sa chair, je mesurais quelle avancée cette élection pouvait représenter si elle avait lieu. Une certaine ouverture d’esprit, le commencement d’une nouvelle ère. Je m’étais couché heureux des résultats, mais inquiet que le président nouvellement élu ne soit victime d’un attentat avant la fin de son mandat.

Hier soir, soit huit ans plus tard, après de longs mois devant les discours, les interviews, les débats et les coups bas, après être passé de la surprise face à sa candidature, des fous rires face à son comportement d’enfant gâté, à l’incrédulité devant ses promesses irréalistes, outrancières, je déclarais forfait, fatigué, excédé par ses élucubrations des dernières semaines et je choisis de ne pas passer la soirée, voire la nuit devant CNN. J’étais persuadé que les choses iraient de soi : Hillary, malgré ses casseroles, passerait. Peut-être de peu, mais elle passerait, car soyons honnêtes, comment imaginer que les États-Unis puissent porter à la Maison Blanche un être aussi grossier, incontrôlable, issu de la magouille et de la télé-réalité ? C’est donc serein et confiant que je partis me glisser sous la couette.

Quel retournement de situation, quel inimaginable rebondissement au réveil ! Comme tous les matins, c’est la voix d’un journaliste de France Inter qui me tira d’une nuit au sommeil assez agité et je l’avoue franchement, je n’ai pas compris tout de suite, ni réalisé vraiment la portée de ce que l’on m’annonçait : Quoi, cette incongruité orangée élue ? Il m’a fallu dix bonnes minutes pour vraiment assimiler la nouvelle.

Puis je fus pris d’une nausée, d’une vague d’une incommensurable tristesse, suivie d’une irrepressible peur. De celles que j’ai ressenties le soir du vote en France du Mariage Pour Tous, persuadé à l’époque que nous autres “pervers” risquerions de nous faire caillasser si nous osions descendre dans la rue pour fêter ce nouveau droit qui nous était octroyé. La même peur que celle qui me tétanisait quand je croisais au collège un certain Stéphane qui m’avait pris en grippe, Dieu seul sait pourquoi; la même qui m’avait fait frissonner un soir de mai 2002 en voyant le visage exécrable d’un certain Jean-Marie arriver au second tour.

Une peur presque primale. Non pas du personnage, non, pas de Jean-Marie ou de Donald en tant que tels, même si les promesses éructées durant les campagnes me laissent présager des passages à l’acte qui seront inévitablement douloureux pour tous. Non, une peur de ce qui peut avoir poussé autant d’Américains à faire ce choix, de ce qui a pu mené autant de mes concitoyens, en 2002, à voter eux aussi dans ce sens et qui ne manquera encore pas de les pousser à faire de même dans quelques mois.

Un de mes premiers SMS ce matin fut pour Catherine. J’officie avec elle depuis plus d’un mois dans une émission de radio locale hebdomadaire consacrée aux femmes, intitulée Madame ou Madame (cliquer ici pour les podcasts). Si un élan inconscient m’a poussé à lui écrire en premier, c’est que notre aventure, aussi petite soit-elle, est fortement porteuse de sens, et ce, bien au-delà du sujet des femmes. Ecoute, échange, bienveillance, mise en lumière d’histoires personnelles, d’aventures professionnelles ou artistiques sont les valeurs que ce programme défend. Chacune des émissions était pour moi une bulle, un moment privilégié de rencontre hors de la frénésie de mon quotidien, le moyen de voir ma vie autrement.

Certes, il y eut la peur ce matin, mais la peur restera toujours un mécanisme de protection : elle permet de mieux voir, mieux sentir son environnement pour mieux appréhender les choses et prendre le dessus de la situation. Ce plot twist, aussi surprenant soit-il, n’est qu’un obstacle, et certainement pas la fin de l’histoire.

Ce matin, cette émission est devenue un outil, un moyen de reprendre le dessus. Comme Catherine me l’a énoncé par retour de SMS, cette aventure a beau être une “goutte d’eau dans la mer”, l’émission portera désormais encore plus loin une “parole bienveillante, riche, diversifiée, honnête, militante, libre et juste”.

Face à l’obscurantisme, le nivellement par le bas, l’abrutissement des esprits, les paroles de haine, de rejet, les doigts pointés et les bras levés, nous devons nous battre, certes, mais avec les bonnes armes.

Alors ce soir, la peur a laissé la place à la détermination. Et je sais que je ne serais pas seul à porter ces valeurs.

This is precisely the time when artists go to work. There is no time for despair, no place for self-pity, no need for silence, no room for fear. We speak, we write, we do language. That is how civilisations heal.
— Toni Morrison